Un honneur et des horreurs en souvenirs

NDLR : Cet article de Marie-Christine Bouchard est paru dans le quotidien La Tribune du 12 juillet 2010

Sherbrooke — Le major Marc Dauphin, bien connu dans la région pour avoir été longtemps médecin de famille et urgentologue à l’urgence de l’Hôtel-Dieu, vient d’être décoré de la mention élogieuse du Chef d’état-major de la Défense. La prestigieuse décoration est somme toute assez rare dans l’univers des Forces canadiennes (FC).

Collaboration spéciale «Encore des blessés qui arrivent! Ma rotation a pulvérisé tous les records en termes de blessés graves qu’on a reçus dans notre hôpital», soutient le Dr Marc Dauphin.

«La mention concerne plutôt ma première mission pour les FC, en Allemagne, d’août 2007 à mai 2008. Mon rôle consistait à accueillir les blessés canadiens de la mission en Afghanistan, qui transitaient par l’Europe avant de rentrer au pays», fait savoir le major Dauphin.

Pendant sa longue mission de dix mois, le Dr Dauphin a notamment mis sur pied un système fort efficace de «repérage» des blessés pendant leur voyage entre Kandahar et Geilenkirchen, en Allemagne, voyage qui pouvait prendre de 24 à 72 heures selon les escales et les délais de l’Air Force américain, chargé du transport des blessés.

« Il fallait rendre cette période moins inquiétante pour les familles», explique celui qui a choisi de devenir militaire à temps plein en 2007 en abandonnant donc la médecine civile.

Mais voilà, comme le temps file à toute allure, le major Dauphin a eu le temps de revenir de l’Allemagne, puis de faire une nouvelle mission de six mois en Afghanistan, mission qui s’est terminée l’automne passé.

Pendant les 56 premières années de sa vie, Marc Dauphin était un citoyen canadien comme les autres. Un travailleur de la santé normal, qui bossait et rentrait à la maison chaque soir avec femme et enfants, respectueux des lois, capable de s’amuser, de passer du bon temps, de profiter de la vie et de ses temps libres.

Puis vint une mission en Afghanistan, mission qui changea tout — pas si simple de revenir d’un pays où le travail s’est effectué sans compter, sans se ménager et où, à plusieurs reprises, on a risqué sa vie pour sauver celle des autres.

«Pour survivre là-bas, il faut adopter des comportements et des réflexes qui s’imprègnent profondément dans le cerveau. C’est une adaptation, une question de survie. Une fois de retour ici, il faut se désadapter du mode survie. »

«Le retour de l’Afghanistan, je peux vous dire que ce n’est pas vraiment facile…» soutient Marc Dauphin en toute franchise.

D’entrée de jeu, il affirme que s’il n’en tient qu’à lui, il ne retournera pas en mission dans ce pays du désert. Toutefois… «Si c’était à refaire, je repartirais demain matin! Une mission comme celle-là pour un médecin, c’est l’équivalent pour un athlète de revenir des Olympiques avec une médaille d’or!

«Je suis extrêmement fier de ce que mon équipe a fait sous mes ordres. Ma rotation a pulvérisé tous les records en termes de blessés graves qu’on a reçus dans notre hôpital. On avait atteint une efficacité incroyable. Par exemple, une fois, en 11 minutes, on avait intubé un gars qui avait reçu une balle dans le ventre, il avait reçu quatre unités de plasma et de sang, il avait eu une échographie et une radiographie, et il était parti en salle d’opération. Tout ça, ça se faisait sans un mot, sans un seul cri, bien loin de ce qu’on voit dans les shows de la télé américaine», soutient-il.

Le vide total

Pendant tous ces mois où chaque minute comptait, où chaque seconde permettait de sauver une vie ou d’épargner des séquelles graves, le médecin profitait de ses rares minutes libres pour… dormir, tout simplement. Chaque minute de sommeil comptait pour assurer la survie du corps.

«Quant tu reviens ici, tu as désappris à profiter de la vie, à profiter du temps libre, à avoir des passe-temps. Les préoccupations du quotidien ne te touchent plus. C’est difficile de retrouver le goût du quotidien», avoue-t-il.

En revenant d’une pareille mission, « tu n’as plus peur de rien, tu veux foncer. Tu as perdu ton jugement par rapport aux choses du quotidien. Vous avez vu le film Le Démineur? Ce que ressent le gars à la fin du film, dans la rangée de boîtes de céréales et il faut qu’il en choisisse une, c’est exactement comme ça que je me sens.»

Peu à peu, Marc Dauphin est confiant qu’il se réadaptera à sa vie quotidienne.

«Une mission comme celle-là vient avec un prix à payer au retour», précise-t-il.